VIOLENCE ET NON VIOLENCE

La violence

C’est par définition " le caractère de ce qui se manifeste, se produit et produit ses effets avec une force intense, extrême, brutale ".

Elle peut être évidente, sous forme d’agressions de toutes sortes : guerres, massacres, déportation, assassinats, meurtres, viols, enlèvements, braquage, racket, vols, coups et blessures, maltraitance... Mais elle peut être simplement verbale : injures, diffamation, harcèlement... jusqu’à revêtir les formes les plus subtiles d’oppression, de contrainte.

Elle peut surgir de la simple misère, physique ou morale. Par exemple dans la situation de celui qui sombre dans la dépression, qui se fait violence jusqu’à se supprimer, parce qu’il n’a plus rien à espérer de la vie.

En vérité, quelle est la raison profonde de la violence ? Répondre à cette question, c’est déjà amorcer une solution au problème.

Il n’y a probablement pas une mais de multiples raisons à la violence, comme à chaque situation violente peuvent correspondre de multiples facteurs déclenchants et de multiples conditions qui les déterminent.

Il y a tout d’abord des situations qui nourrissent la haine, les rancoeurs, et en font le creuset d’une violence contenue, laquelle pourra devenir un jour explosive. Ce sont toutes les formes d’oppression d’un groupe d’individus par un autre, l’occupation d’un pays par un autre pays, la confiscation du pouvoir par un tyran ou un parti unique au dépens de la grande majorité du peuple. C’est la situation désespérée d’un classe sociale miséreuse et laissée pour compte, à côté d’une classe nantie et privilégiée. Ce sont, en général, toutes les situations de déséquilibre social qui génèrent un sentiment d’injustice, d’oppression, de révolte, et donc des germes de violence.

A l’échelon individuel, on retrouve à chaque fois les mêmes ingrédients de la violence : les passions (dont la haine), l’ignorance, le déséquilibre mental des acteurs de la violence. La violence est une expression du mal-être de l’individu lorsqu’elle est isolée, ou de la société lorsqu’elle est collective.

Il suffirait - mais il est plus facile de le dire que le faire - de dépassionner, de ramener à la raison, à l’équilibre mental l’acteur de la violence, pour que celle-ci disparaisse. Un homme équilibré, bien dans sa peau, heureux et lucide, aimant soi-même et les autres, ne peut pas être violent. Comme le disait Socrate, " Nul n’est méchant volontairement ".

En fin de compte, la violence se trouve, non pas en dehors, mais à l’intérieur de chacun de nous.

Si l’on veut lutter contre la violence, il faut l’extirper à la racine, c’est-à-dire de notre esprit. Plutôt que contre la violence, c’est contre l’esprit violent qu’il faut lutter.

Que faire face à la violence ?

La réaction habituelle face à la violence est de répondre par la violence. C’est le vieil adage " Oeil pour oeil, dent pour dent ", ou la loi du talion. Il suffit que quelqu’un m’insulte, parce que je l’ai bousculé au passage, pour que je lui réponde aussitôt par une autre insulte. Que quelqu’un me fasse une queue de poisson en voiture, pour qu’aussitôt je cherche à lui rendre la pareille. Les violences ainsi s’enchaînent, incontrôlables par l’un et l’autre des antagonistes, jusqu’à ne plus s’arrêter. A l’échelle de deux pays, c’est une guerre qui peut durer des siècles, d’un coût exorbitant en vies humaines, en deuils, en richesse nationale. Comme le dit un proverbe chinois, " Lorsque deux tigres s’entredéchirent, le plus petit est tué, le plus grand grièvement blessé ". Ce n’est pas assurément la meilleure réponse à faire à la violence, mais c’est malheureusement la plus courante.

Une autre manière de réagir est de ne rien faire, c’est-à-dire de laisser faire. Attendre que l’orage passe, que le sujet violent s’apaise de lui-même. C’est le principe du non-agir.

Enfin, une troisième attitude est de refuser la violence, d’où qu’elle vienne. Ne pas accepter la violence qui s’abat sur soi, mais ne pas répondre non plus par la violence : c’est le principe de la non-violence.

Qu’est-ce que la non-violence ?

La non-violence peut revêtir deux significations :

1. L’abstention de toute violence, dans quelque domaine que ce soit.

2. Le principe de conduite en vertu duquel on renonce à la violence comme moyen d’action politique.

Quand l’homme moderne prendra t-il enfin conscience que ne pas nuire aux autres, c’est aussi ne pas nuire à soi-même ?

En fait, le principe de non-violence n’est pas l’apannage de l’Inde. Prêché et appliqué dès l’antiquité par de grand sages comme, Jésus-Christ, et certains stoïciens, il a été systématisé par Gandhi au XXè siècle, en vue d’objectifs politiques et sociaux (l’indépendance de l’Inde, l’abolition des castes, la réconciliation hindoue-musulmane), et ainsi devenu un instrument de combat d’une redoutable efficacité.

Plus tard, des luttes, comme pour l’indépendance de l’Irlande, l’égalité raciale des noirs aux USA (conduite par le pasteur Martin Luther King, lui aussi assassiné comme Gandhi par un extrêmiste), contre la misère en Sicile, contre la guerre d’Algérie en France, contre l’apartheid en Afrique du Sud, contre l’occupation du Tibet, contre l’oppression religieuse en général, se sont inspirées de ce principe de non-violence.

C’est en quelque sorte la " force du faible ", l’ultime recours devant un combat à armes inégales. En subissant la violence et en refusant d’y répondre, on brise cet enchaînement de violence, en le faisant comprendre à son adversaire et à l’opinion publique. Le scandale de l’oppression, de l’injustice ainsi dévoilé, touche les coeurs, ouvre les yeux, réveille la conscience morale de l’adversaire ainsi que de l’opinion publique, qui à son tour fait pression sur celui-ci. Finalement, ne pouvant plus persister dans la voie de la violence, l’adversaire se résoud à admettre son erreur et baisse les armes, dans une sorte de conversion à la paix, et non pas avec un esprit de défaite et de revanche.

La non-violence n’a rien d’une passivité, d’une résignation, encore moins d’une lâcheté. " La non-violence, disait Gandhi, ne consiste pas à ’s’abstenir de tout combat réel, face à la méchanceté’. Au contraire, c’est une forme de lutte plus énergique et plus authentique que la simple loi du talion, qui aboutit à multiplier par deux la méchanceté ... " Je n’hésite pas à dire que là où existe seulement le choix entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente .

La non-violence est au contraire souvent un acte héroïque et exige une grande maîtrise de soi, une grande force d’âme.

" Pour devenir une force réelle, la non-violence doit commencer avec l’esprit. La non-violence qui n’embrasse que le corps, et dans laquelle l’esprit ne collabore pas, est celle du faible et du lâche ; il ne peut en sortir aucune puissance .

Alors que " la violence ne libère pas de la peur, mais cherche à combattre les causes de la peur, la non-violence au contraire est exempte de toute peur ... " La non-violence a pour condition préalable le pouvoir de frapper. C’est un refrènement conscient et délibéré du désir de vengeance que l’on ressent. La vengeance est toujours supérieure à la soumission passive, impuissante, mais la vengeance est aussi faiblesse.

Les moyens qu’utilise la lutte non-violente, comme la résistance passive, la désobéissance civile, la non-coopération, la grève générale, les marches symboliques (comme la "Marche du Sel") exercent certes une forte pression, mais une pression d’ordre moral. " La résistance passive est une méthode qui consiste à protéger ses droits par l’acceptation de la souffrance ; c’est le contraire de la résistance par les armes. Lorsque je refuse de faire quelque chose parce que cela répugne à ma conscience, je fais usage de la force de l’âme...

Ainsi, la non-violence est une arme humaine par excellence, car elle rend plus humains ceux qui l’utilisent et ceux qui la subissent.

Elle n’est cependant utilisable que pour servir une bonne cause, une cause généreuse, désintéressée. Comme le disait Gandhi, " Je peux jeûner contre mon père pour le guérir d’un vice, mais pas pour obtenir de lui un héritage ".

Elle s’appuie avant tout sur ce que tous les sages n’ont cessé de tenir comme but, satyagraha (la force de la Vérité).

Car comme le disait Vinoba Bhave, disciple de Gandhi et ardent défenseur des pauvres, " Le champ de bataille de la non-violence, c’est le coeur de l’homme ".

Citons encore pour finir Gandhi, l’apôtre du XXè siècle de la non-violence, celui qui a su par la force de son âme libérer un grand peuple, sans l’entraîner dans un océan de larmes et de sang :

" La non-violence est la plus grande force que l’humanité a à sa disposition. Elle est plus puissante que l’arme la plus destructrice inventée par l’homme. La destruction ne correspond nullement à la loi des hommes. Vivre libre c’est être prêt à mourir, s’il le faut, de la main de son prochain, mais jamais à le tuer. Quelle qu’en soit la raison, tout meurtre ou autre atteinte à la personne est un crime contre l’humanité .